Twenty-seventh of January

Un espace dédié à la reproduction, la fertilité et la grossesse

Le jour où j’ai accouché est significatif à mes yeux pour deux raisons : premièrement, il m’a amené à rencontrer la personne qui m’est la plus chère, mon fils, et deuxièmement, je le vois comme le premier événement d’un parcours initiatique qu’est la parentalité. Mon récit de naissance, ci-dessous, repose principalement sur les souvenirs que j’en ai, mais j’ai aussi pioché certains détails dans le rapport que j’ai reçu de l’hôpital par la suite, pour donner un récit plus précis (et la mémoire, parfois, nous fait défaut).

Avertissement : Certaines parties de mon récit peuvent être difficiles à lire car il décrit une expérience traumatisante, et en particulier une crise convulsive. Ce n’est pas un récit positif (du moins si vous lisez jusqu’au bout) et pour cette raison, je déconseille fortement sa lecture aux femmes enceintes.

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Vendredi 26 janvier 2024, 12h55 : « Une belle journée pour naître ». C’est le message que j’ai envoyé dans le groupe WhatsApp de la famille, accompagné d’une photo d’un beau ciel bleu, juste après être arrivée sur le parking de l’hôpital. Comme si mon bébé allait venir au monde en quelques heures seulement. En réalité, l’accouchement a duré environ 24 heures, ce qui je pense n’est pas si long pour un premier bébé. Un rendez-vous avait été fixé ce jour-là pour un déclenchement artificiel, à 39 semaines, notamment car j’attendais un « gros » bébé. J’avais espéré qu’il (mon conjoint et moi savions que c’était un garçon) viendrait naturellement plus tôt, mais il devait être bien là où il était. Avant de nous diriger vers l’hôpital, mon conjoint et moi étions allés manger dans un café, une dernière fois avant de devenir parents ; j’avais commandé une énorme portion de pancakes pour m’encourager – une récompense anticipée. C’était effectivement une belle journée et j’avais hâte de vivre mon accouchement et de rencontrer mon bébé.

J’étais tombée enceinte en mai 2023. Le 18 mai exactement, et « tombée enceinte » n’est peut-être pas la description la plus précise (car elle implique quelque chose d’inattendu) : j’avais eu recours à une PMA (FIV/ICSI) et le 18 mai, un des deux embryons qui s’étaient développés avec succès avait été transféré dans mon utérus – mais ça, c’est une autre histoire. Malgré quelques petits tracas, ma grossesse s’était relativement bien déroulée. J’avais aimé qu’un petit humain grandisse en moi et je prenais soin de moi le plus possible pour qu’il soit en bonne santé.

Au début de ma grossesse, j’étais un peu inquiète à l’idée d’accoucher, principalement (comme beaucoup de femmes enceintes, voire toutes) à cause de la douleur (était-ce aussi terrible que tout le monde disait ?) mais aussi parce que ça allait être une expérience sans précédent, qui allait changer ma vie pour toujours. Je me suis préparée (même si je ne pense pas qu’il soit possible d’être suffisamment préparé pour ce genre d’évènement) en apprenant le plus possible sur les différentes étapes de l’accouchement pour savoir à peu près à quoi m’attendre et avoir autant de contrôle que possible (« le savoir c’est le pouvoir » dit-on), et sur les différentes techniques pour soulager et gérer la douleur.

J’avais une idée assez précise de l’expérience que je souhaitais avoir : idéalement je voulais donner naissance dans l’eau, dans un environnement aussi calme que possible, le plus naturellement possible (je voulais en particulier éviter la péridurale). Très vite je me suis familiarisée avec les techniques d’hypnonaissance pour une expérience positive et sereine, et j’ai passé beaucoup de temps à écrire mon projet de naissance détaillant mes souhaits et préférences, pour les partager avec mon conjoint et les sages-femmes. Pour une raison que je ne saurais expliquer, je craignais qu’on me force à prendre des décisions et qu’on m’impose des choses, et je voulais vraiment que mes préférences soient respectées.

Dès le début, ma grossesse a été considérée « à risque » car j’avais eu recours à une FIV (pour certains hôpitaux en Angleterre, une grossesse par FIV est automatiquement « à risque »), et je craignais que cela compromette mes préférences, même si l’on me disait que dans tous les cas, mes choix seraient respectés. Vers la fin de ma grossesse, on estimait que le poids de mon bébé dépassait le 97ème percentile et on m’avait donc fortement conseillé d’envisager soit un déclenchement du travail soit une césarienne, pour éviter les risques élevés associés aux nouveaux-nés grands pour leur âge gestationnel (GAG), comme une dystocie des épaules, une césarienne d’urgence, une déchirure sévère… J’ai réfléchi aux deux options, pesé les pours et les contres, mais au final j’ai à peine hésité. Je voulais toujours essayer d’accoucher par voie basse, mais j’ai tout de même opté pour un déclenchement artificiel, programmé à 39 semaines – le vendredi 26 janvier à 13h.

La douleur – c’est une expérience très subjective, comment chacun y fait face. Quelques années auparavant, je m’étais fait mal dans le bas du dos (un nerf avait dû être touché pendant une séance de yoga) et cela avait provoqué la douleur la plus intense que j’avais jamais ressentie de toute ma vie. Je me souviens à l’époque avoir pensé à la douleur de l’accouchement comme un point de référence (« Est-ce que ça pouvait être encore pire que ça ? ») ; une pensée qui m’a accompagné jusqu’au jour de mon accouchement. Comme si la douleur que j’avais vécu m’avait préparée, j’étais prête à y faire face à nouveau, surtout que cette fois ce n’était pas pour rien : j’allais rencontrer mon bébé. Au final, si je me souviens bien, l’intensité de la douleur était assez similaire dans les deux cas, même s’il faut reconnaître qu’il est difficile de comparer la douleur physique dans différents contextes, et de se souvenir complètement d’une douleur physique. Le souvenir de la douleur évolue sans doute avec le temps.

En arrivant à la maternité, on m’a dirigée vers une grande pièce avec 6 lits, séparés par des rideaux. Ce n’était pas le cadre idéal mais je m’estimais chanceuse d’être à côté de la fenêtre et de pouvoir recevoir la lumière naturelle de cette belle journée ensoleillée. Mon conjoint et moi étions de bonne humeur, et dans l’ensemble impatients. Pendant qu’on attendait que je sois déclenchée, on parlait et on rigolait, profitant ensemble du calme avant l’inconnu. Les sages-femmes avaient beaucoup à faire ce jour-là et mon déclenchement prenait du retard. Vers 16h j’ai eu un premier toucher vaginal pour évaluer où j’en étais, et j’ai trouvé ça extrêmement inconfortable. Je m’étais préparé à affronter la douleur mais pas un tel inconfort physique. Mon col s’était ramolli mais n’avait pas encore tout à fait commencé à s’ouvrir. La sage-femme a inséré un premier comprimé de prostaglandines pour favoriser la maturation du col (c’est-à-dire déclencher le travail), puis j’ai dû attendre six heures pour voir si quelque chose se passait. Comme il est conseillé, je voulais être le plus mobile possible et éviter de rester allongée, et donc mon conjoint et moi avons décidé d’aller faire un tour dans l’hôpital (ledit tour a compris un arrêt au M&S de l’hôpital et un paquet de cookies aux pépites de chocolat, comme si les pancakes n’avaient pas suffi…). La veille, j’avais reçu un traitement combinant réflexologie et acupuncture pour favoriser un déclenchement naturel, et j’aime penser que ça a été bénéfique car je n’ai eu besoin que d’un seul comprimé de prostaglandines : mon utérus a vite commencé à se contracter et à 22h, mon col était dilaté de 1 cm. Pendant un certain temps, mes contractions étaient même trop fréquentes (ce qu’on appelle tachysystolie), donc mon bébé et moi étions surveillés régulièrement tout au long de la journée. De façon assez surprenante, je n’arrivais pas à identifier précisément les contractions. J’en avais entendu parler comme de vagues qui vont et viennent, alors que ce que je ressentais ressemblait plutôt à des douleurs menstruelles –pas trop prononcées et continues, sans véritable pics d’intensité. Mon rythme cardiaque était étonnamment lent et il l’est resté tout au long de mon accouchement, ce qui surprenait les sages-femmes. « Vous êtes sportive ? » – Pas ces 9 derniers mois !

Vers 23h, mon conjoint a dû quitter l’hôpital (les proches n’étaient pas autorisés à rester après 22h et nous avions déjà bien dépassé la limite) et la possibilité d’entrer dans la phase active du travail sans lui à mes côtés m’inquiétait. C’était mon soutien émotionnel, mais je comptais aussi sur lui pour m’aider à créer une atmosphère favorable et intime, propice au calme : je souhaitais que la lumière soit tamisée et j’avais apporté des petites bougies à piles, ainsi qu’une petite enceinte pour jouer la playlist de naissance que j’avais spécialement créée. Mais j’étais seule. Je savais que la durée du déclenchement pouvait prendre très longtemps – plusieurs heures, voire plusieurs jours, mais dans mon cas les choses ont évolué assez rapidement. Après que mon conjoint soit parti, j’ai réussi à fermer les yeux jusqu’à ce que la douleur me réveille vers 3h. J’ai appelé les sages-femmes mais je n’avais pas envie de subir un autre toucher vaginal : est-ce que la gêne en valait vraiment la peine ? Est-ce que ça allait réellement m’apporter quelque chose de savoir comment progressait exactement mon travail à ce stade, de combien de centimètres mon col s’était dilaté ? Même avec le gaz hilarant, j’avais eu du mal à supporter les deux premiers touchers et je voulais retarder les suivants autant que possible, voire les éviter complètement. Je faisais confiance à mon corps pour qu’il pousse dès qu’il serait prêt. Tout au long de la journée, on m’a donné quelques cachets pour soulager la douleur (analgésie, paracétamol et dihydrocodéine), mais ça n’était plus suffisant. Je me souviens de me retenir d’appeler les sages-femmes trop souvent car elles ne semblaient pas penser que j’étais prête à aller en salle d’accouchement. Je me répétais qu’il fallait que je reste forte et que j’utilise les techniques naturelles que j’avais apprises. Vers 5h, on m’a proposé de me faire couler un bain chaud dans une petite salle de bain avoisinante, et j’étais ravie par l’idée : je sentais déjà le réconfort de l’eau chaude m’envelopper comme une couverture. Malheureusement, j’ai été un peu déçue car la température de l’eau n’était pas assez chaude pour aider à soulager efficacement la douleur. Je rêvais d’un bain brûlant comme à la maison ! Mais dans l’ensemble, l’expérience était assez différente de ce que j’avais en tête : pas de bougies, pas de musique, et surtout, j’étais seule. À défaut, je me suis concentrée sur ma respiration : j’inspirais pendant 4 secondes, et j’expirais pendant 8 secondes, visualisant des images positives, comme préconisé par l’hypnonaissance. À ce stade, j’arrivais à gérer la douleur et à garder le contrôle. Je n’avais aucune idée de l’avancée du travail : j’avais encore du mal à distinguer chacune des contractions – je ressentais toujours une douleur presque continue au niveau du pelvis et du dos. Je suis restée dans le bain un bon moment, remplaçant régulièrement des petites quantités d’eau par de l’eau plus chaude. De retour dans la chambre, j’ai pu tester un appareil TENS, qui a m’a été utile pendant un petit moment.

Vers 8h30, la douleur s’intensifiait encore et mon intuition me disait qu’il était temps d’aller en salle d’accouchement. J’ai finalement eu un autre toucher vaginal, qui était bien moins douloureux que les deux premiers, et j’étais contente de la progression : j’étais dilatée à 9 cm. J’avais gagné 8 cm en 10 heures ! La phase active du travail avait débuté il y a un petit moment (elle commence au moment où le col est ouvert à environ 4 cm) et j’étais fière d’être restée calme dans le bain, surtout grâce aux techniques de respiration. Mon conjoint était en route vers l’hôpital et je l’ai prévenu de me rejoindre directement en salle de travail. À ce moment-là, j’ai vraiment eu envie que la douleur disparaisse et j’ai demandé à avoir la péridurale. J’ai donc été emmenée dans une des salles de travail, sur un lit d’hôpital, mais dès mon arrivée j’ai changé d’avis. Je me suis souvenue avoir lu que vers la fin de la phase active (ou dans la phase de transition), il n’était pas rare d’avoir un moment d’hésitation et je me suis dit « ça y est, c’est exactement où j’en suis et c’est exactement ce qui est en train de se passer ». Mon projet de naissance m’est revenu à l’esprit et j’ai repris le contrôle sur l’état de faiblesse dans lequel j’étais : la seule salle d’accouchement avec une piscine était disponible, et je me devais d’essayer d’accoucher dans l’eau.

J’ai de nouveau été transférée, dans une salle de travail spacieuse avec piscine. L’atmosphère ressemblait davantage à ce que je m’étais imaginé, plus intimiste. Pendant une bonne partie de la matinée nous étions principalement trois : mon conjoint, une sage-femme et moi-même (quatre avec mon bébé), avec quelques visites de médecins lorsqu’il y avait une urgence (le rythme cardiaque de mon bébé a chuté plusieurs fois). J’ai enfilé le haut de maillot de bain que j’avais acheté pour l’occasion, je suis entrée dans le bassin et je me suis tout de suite sentie bien. J’essayais de rester mobile et je veillais à rester dans la meilleure position possible pour aider mon bébé à descendre (UFO – upright, forward, open – en hypnonaissance), en respirant dans le masque à chaque fois que la douleur devenait trop forte. Mais comme le bain que j’avais pris dans la nuit, la température de l’eau n’était pas aussi chaude que je l’aurais souhaité. Je suis sortie de la piscine vers 10h – je ne me souviens plus pourquoi exactement, je crois que j’avais besoin d’être surveillée de plus près. Peu de temps après j’ai eu un autre examen : mon col était toujours à 9 cm. La sage-femme a donc percé la poche des eaux pour accélérer le travail, et par la suite mes contractions se sont rapprochées. J’essayais toujours de rester mobile et alors que je me tenais debout, appuyée sur le bord du lit, j’ai senti davantage de liquide amniotique s’écouler. Vers midi, mon col était complètement dilaté, enfin.

Dans mon livre d’hypnonaissance, j’avais lu que lorsqu’il est prêt, le corps lui-même pousse le bébé vers l’extérieur, de manière incontrôlée (ou plus précisément, les muscles de l’utérus poussent vers le bas à chaque contraction). Je n’avais pas senti mon utérus se contracter de manière « typique » pour ouvrir le col, alors quand je l’ai senti pousser, c’était quelque part rassurant de vivre une expérience à laquelle j’étais préparée. C’était la sensation la plus intense que j’avais jamais ressentie physiquement de toute ma vie (et je doute qu’autre chose viendra la battre), mais je l’ai accueillie, épatée par ce que mon corps était capable de faire. C’était un sentiment puissant à la fois beau et laborieux, que jamais rien n’égalera. J’ai dit à la sage-femme : « mon corps est en train de pousser ! » et elle m’a répondu, sans vraiment partager mon excitation, quelque chose du genre « alors laissez-le pousser ! ». Je voulais me laisser guider par mon corps tout en utilisant les techniques de respiration appropriées, plutôt qu’on me dise quand et comment pousser. Malgré l’intensité des contractions j’essayais toujours de garder une position idéale, principalement à quatre pattes, et sur le côté lorsque j’avais besoin de me reposer. J’essayais aussi de garder à l’esprit que chaque contraction, aussi intense soit-elle, me rapprochait toujours plus de mon bébé. J’étais à quelques minutes, quelques heures de le tenir dans mes bras. À un moment donné (je ne me souviens plus exactement quand – il était peut-être 13h ? – ou si mon corps avait déjà commencé à pousser), la sage-femme a dit qu’elle finissait à 15h et que d’ici là, elle était confiante qu’il y aurait un nouveau-né parmi nous – ou du moins c’est ainsi que je l’ai interprété. Son propos m’a donné beaucoup de force – j’étais épuisée mais la fin (ou l’autre versant, quel qu’il soit) était à portée de main. J’ai rappelé à la sage-femme que mon bébé était « gros » et qu’il y avait donc une possibilité que mon accouchement prenne plus de temps, et elle n’avait pas semblé l’avoir lu dans ses notes. Mon rythme cardiaque était encore assez lent et ma tension artérielle élevée (154/72).

15h se rapprochait mais la fin ne semblait pas proche. Le médicament qu’on m’avait proposé pour soulager la douleur (rémifentanil) n’arrivait jamais, l’anesthésiste avait beaucoup à faire en salle d’opération. Après avoir poussé pendant un certain temps (peut-être deux heures ?), tout ce qu’on pouvait apercevoir de mon bébé c’était le haut de sa tête (au moins, il était dans la position (vertex) idéale pour un accouchement par voie basse). Mon conjoint était tout excité d’avoir un premier aperçu de ce à quoi il ressemblait (c’était une tête très chevelue !), mais ma réaction était un peu différente : comment pouvait-on seulement voir le haut de sa tête après autant de temps à pousser ? Combien de temps encore ? J’avais lu qu’une fois la tête sortie, le corps suivait très rapidement. Mais j’avais le sentiment que ce ne serait pas si rapide. Et si je me souviens bien, mon bébé commençait à fatiguer. Une médecin est finalement venue me coacher et m’aider à pousser. Cette fois, plutôt que de laisser mon corps faire le travail, je poussais avec lui à chaque contraction. Quand je sentais qu’elles arrivaient au bout, la médecin m’encourageait à continuer à pousser plus longtemps. J’étais surprise de mon propre effort, de voir combien de temps je pouvais continuer à pousser. J’œuvrais main dans la main avec mon corps. Mais ce n’était pas suffisant. J’étais épuisée, abattue et effrayée par les potentielles conséquences (dystocie de l’épaule, déchirure…). Pour la première fois, je souhaitais que tout soit fini, je souhaitais revenir en arrière et choisir la césarienne. C’était trop pour moi et j’ai demandé l’impossible : est-ce qu’il est trop tard pour avoir une césarienne ? Je discernais la pitié dans les yeux de la médecin : « oh ma puce, c’est impossible maintenant, le travail est trop avancé. » Mon bébé était bien trop engagé dans mon bassin pour revenir sur mon choix. Elle a conseillé une épisiotomie, ce qui, pour une raison quelconque, était vraiment la seule chose que je craignais par rapport à mon accouchement. Mais à cet instant, la volonté d’en finir était plus forte que la peur. Lorsque l’anesthésiste est finalement arrivé dans la salle d’accouchement, il a commencé à lire un document destiné à m’informer sur l’anesthésie et obtenir mon consentement, que j’étais censée écouter même en ayant des contractions.

J’ai été transférée en salle d’opération vers 15h15. Les lumières étaient aveuglantes, il y avait beaucoup de monde autour de moi, tout était si loin de mes souhaits de base. Tout le monde se préparait et faisait son devoir. On m’a donné un médicament pour accroître ma tension artérielle, conformément au protocole avant une rachianesthésie, car elle fait fréquemment chuter la tension artérielle. L’information que la mienne était déjà élevée n’avait pas été relayée. L’anesthésiste injecta l’anesthésiant. Et puis tout a basculé. J’ai su très vite que quelque chose ne tournait pas rond. J’ai commencé à avoir un soudain mal de tête très intense ; la douleur s’est propagée dans mon cou, qui se raidissait de plus en plus – ou était-ce l’inverse ? Puis j’ai commencé à trembler. Je me vois encore sur la table d’opération en train de répéter « qu’est-ce qui m’arrive, pourquoi est-ce que je tremble comme ça ? » Je perdais le contrôle de mon corps. Tout ce que j’avais ressenti jusque-là, je l’avais accueilli. Mais à ce moment précis, mon instinct me disait que quelque chose n’allait pas, que je n’étais pas censée éprouver ce genre de sensations, et je lui faisais confiance. La médecin essayait de me rassurer en me disant que c’était normal, que c’était un effet secondaire de l’anesthésiant. Elle me demanda si ma vision était altérée, non, elle n’est pas altérée, est-ce que vous voyez flou, non, non, si, je ne vois plus rien. Je panique. Et puis plus rien.

Je me suis réveillée le lendemain (dimanche) dans le service des soins intensifs, sans mon ventre rond, les mains et bras trouées de perfusions. L’infirmière s’appelait Adele, « c’est facile à retenir, c’est ton deuxième prénom ». Elle sentait bon et la première pensée qui m’a traversée l’esprit a été « est-ce qu’ils ont le droit de porter du parfum ici, ça ne dérange pas les patients ? » Elle était douce et rassurante. Je ne saurais expliquer pourquoi ni comment, mais j’avais une idée assez précise d’où j’étais et je savais que mon bébé était sain et sauf quelque part. Peut-être que mon cerveau était conscient de ce qu’il s’était passé ? Ou peut-être que mon subconscient avait entendu mon conjoint me parler pendant la nuit ? Il était resté à mes côtés toute la nuit, en faisant des allers-retours à la maternité pour veiller sur notre fils, mais il se reposait dans une chambre voisine lorsque je me suis réveillée et le personnel de l’hôpital n’avait pas réussi à le réveiller. Mon séjour en soins intensifs est très flou. J’ai surtout des flashs – l’horloge devant moi dont les heures avançaient beaucoup trop lentement ; en face de moi, la patiente en surpoids sur la gauche et celle avec un bandage recouvrant presque tout son visage sur la droite – qu’est-ce qu’elles faisaient ici ? ; le rideau que je voulais constamment fermé pour que personne ne puisse me voir dans un état aussi vulnérable. On m’a donné des boules quies et un masque pour les yeux pour que je puisse me reposer. Une brosse à cheveux. Un tire-lait électrique pour que je puisse tirer mon colostrum pour allaiter mon bébé. Un coussin spécial que j’appuyais légèrement sur mon ventre et ma plaie pour aider à soulager l’inconfort engendré lorsque je toussais, ce qu’on m’encourageait à faire pour que mes poumons se dégagent plus facilement après avoir été intubée. Le tensiomètre rythmait les heures en s’activant automatiquement toutes les 10 minutes pour mesurer ma tension artérielle. J’étais épuisée et la seule chose que je voulais c’était dormir, récupérer et être assez forte pour rencontrer et m’occuper de mon bébé. À ce moment précis, je n’en avais pas la force. Je n’avais pas la force de penser, de parler, je n’avais la force de rien. Il est impossible pour moi d’organiser mes souvenirs par ordre chronologique, mais à un moment donné, un médecin discutait avec mon conjoint à côté de moi. Il demandait des précisions sur ce qui était arrivé : « ça, c’était avant ou après la crise de convulsion ? » C’est comme ça que j’ai appris pourquoi j’étais ici. « J’ai fait une crise de convulsion ? » Et c’est comme si soudain, ils s’étaient rappelés que j’étais là, à côté d’eux. En salle d’opération, j’avais fait une crise convulsive pendant une durée d’environ 5 minutes, à la suite de laquelle j’avais eu une césarienne d’urgence sous anesthésie générale. Ma tension artérielle était montée à 200/110. On suspectait une éclampsie et on m’avait donc administré du sulfate de magnésium, et j’ai été placée sous assistance respiratoire jusqu’au dimanche matin. Mon corps a enduré énormément de choses pendant que j’étais endormie, mais elles n’ont pas leur place ici et je ne me fierais pas à ma propre mémoire.

Mon fils est né le samedi à 16h05. Il pesait 4,545 kg – c’était en effet un « gros » bébé. Il a vécu la crise convulsive in utero et a dû être remonté dans mon bassin avant la césarienne. Il a eu besoin d’assistance pour commencer à respirer, mais heureusement, il était en bonne santé. Dans un premier temps il a été admis dans l’unité de soins néonatals intensifs, plus parce qu’il n’y avait personne pour s’occuper de lui H24, que parce qu’il avait besoin de soins spéciaux.

Le lundi matin, on m’a informée qu’il y avait une chambre disponible pour moi, mon conjoint et mon fils dans une des salles de travail ; on était prêt à me transférer. Les infirmières étaient très enthousiastes à l’idée que je rencontre mon fils, mais honnêtement, à ce stade j’étais encore épuisée, j’avais encore besoin de reprendre des forces, et j’avais peur – je me sentais si fragile et je n’étais pas sûre d’être dans les meilleures conditions physiques pour m’occuper pleinement de mon fils. Je voulais me sentir forte et capable de le protéger. Une infirmière m’a aidé à prendre une douche et à m’habiller, et rien que ça était épuisant. Puis nous sommes parties, elle poussait le fauteuil roulant dans lequel j’avais pris place dans les couloirs de l’hôpital (un véritable labyrinthe). Un autre homme nous accompagnait, poussant le tire-lait qui était sur pied. J’ai finalement rencontré mon fils en début d’après-midi, deux jours après sa naissance, entourée d’infirmières, de médecins et de mes parents qui étaient arrivés de France le matin même. Bien sûr, j’étais plus qu’heureuse de pouvoir enfin le tenir dans mes bras, mais je pense que j’étais aussi un peu engourdie par tout ce qui s’était passé et par la fatigue, et l’expérience était si loin de ce que j’avais imaginé – moi et mon conjoint tenant notre fils ensemble, juste nous trois.

Deux nuits plus tard, nous avons de nouveau été transférés, cette fois dans une grande chambre (une faveur certainement) du service postnatal. Ma tension artérielle était étroitement surveillée et je recevais de nombreuses visites des médecins et infirmières. Je devais me remettre d’une urgence vitale tout en apprenant à devenir mère et en essayant d’allaiter un bébé insatiable. L’injection du sulfate de magnésium dans mes veines les avaient irritées et j’étais persuadée que mon bras gauche était cassé. Nous sommes finalement sortis de l’hôpital le vendredi 2 février, une semaine après être admise.

J’étais venue à l’hôpital avec quelques copies de mon projet de naissance, mais au final je ne les ai jamais partagées, pour plusieurs raisons : je ne voulais pas avoir l’air de dire aux sages-femmes, comment faire leur travail ; j’en étais venue à penser que j’avais écrit mon projet de naissance pour moi avant tout et que puisque que j’étais là, je pouvais contrôler la situation ; mon conjoint l’avait lu plusieurs fois et en connaissait les grandes lignes (en plus des nombreuses fois où on en avait discuté), et je pensais que cette connaissance partagée suffirait pour que mes souhaits soient respectés. Mais après l’accouchement, j’ai regretté. J’avais passé tellement de temps à les écrire pour une raison bien précise, et j’aurais dû les partager.

De mes lectures sur l’accouchement, j’avais surtout retenu une chose importante : il se divisait principalement en deux phases (je dis bien principalement, car je sais que l’expérience est bien plus complexe que ça) – la première phase où les contractions s’intensifient et deviennent plus régulières (la phase active de travail) et la deuxième phase, qui commence lorsque le col de l’utérus est complètement ouvert, et se termine à la naissance du bébé (la phase de poussée). Quand je repense à mon accouchement, il y a effectivement eu deux phases, mais les frontières ne coïncident pas : les miennes sont subjectives, basées sur mon propre vécu. Même si la première phase de mon accouchement est assez loin de ce que j’aurais souhaité vivre (mais je le redis, c’est un événement tellement imprévisible), c’était une expérience globalement positive, calme et agréable (je ne suis pas sûre que j’aurais osé utiliser cet adjectif pendant la première phase, mais avec du recul, j’ai certainement accueilli ce qui se passait et le revivrais), requérant une certaine force mentale. Cette première phase a commencé au moment où nous sommes arrivés sur le parking de l’hôpital et où j’ai levé les yeux vers le ciel bleu. Elle s’est terminé lorsque j’ai été emmenée en salle d’opération, qui a marqué le début de la deuxième phase de mon accouchement – terrifiante, imprévisible, affaiblissante et totalement hors de contrôle : je n’ai pas pu accoucher par voie basse, je n’ai pas pu accoucher dans l’eau, je n’étais pas consciente lorsque mon bébé est né, et surtout, je n’ai pas pu le tenir et faire du peau à peau immédiatement après sa naissance. Il n’y a pas eu d’autre choix que de couper le cordon ombilical sans délai, une césarienne naturelle n’était même pas envisageable un instant, et je n’ai même pas pu voir à quoi ressemblait mon placenta. Dans cette deuxième phase, presque tous mes souhaits ont été compromis. Pour les bonnes raisons, évidemment : donner les meilleures chances possibles à mon bébé et à moi-même. Mais tout ça a laissé une trace.

Voici mon histoire. Quand j’étais enceinte, j’avais aimé lire des récits (positifs) de naissance, et je me disais que moi aussi un jour j’écrirais le mien. Après mon accouchement, je me disais toujours que je devrais le faire mais je le remettais toujours à plus tard – je n’avais pas le temps, ce n’était pas une priorité. En réalité, je pense qu’inconsciemment, j’évitais d’y penser. Quand mes amis, ma famille ou des médecins me demandaient ce qui s’était passé (et plus précisément ce qui c’était mal passé), je laissais mon conjoint répondre. Après tout, il pouvait expliquer mieux que moi vu que j’avais été inconsciente. Je lui posais sans arrêt les mêmes questions, sur la suite des événements et leur ordre chronologique. Je me reprochais de ne pas pouvoir me souvenir, je blâmais ma mémoire qui n’était pas bonne. Mais en réalité, je pense que je n’étais pas pleinement capable de me concentrer pour me souvenir. C’est comme si mon cerveau n’y arrivait pas. Quelques mois après, j’ai reçu un rapport de l’hôpital détaillant les faits, et pendant longtemps j’ai soigneusement évité de le lire. Et puis un jour, j’ai réalisé qu’il était temps pour moi d’arrêter de voir cette expérience à travers les yeux de quelqu’un d’autre et de raconter mon histoire. Ce n’est pas un récit de naissance entièrement positif, et donc je ne l’ai pas écrit avec l’intention d’inspirer de futurs parents. Il est destiné à moi-même, à la fois pour me souvenir de ce que j’ai vécu et en espérant qu’il sera cathartique ; pour ma famille et mes amis s’ils souhaitent savoir ce que j’ai vécu et comment je me suis sentie ; et pour eux et pour tous les autres qui liront et souhaitent avoir des (ou d’autres) enfants, il y a un message plus large : les choses ne se passeront jamais comme prévu ; ça ne veut pas dire qu’elles seront meilleures ou pires ; elles seront juste différentes. Préparez-vous et informez-vous (encore une fois, « le savoir, c’est le pouvoir »), et soyez prêt à vous adapter rapidement.

On dit que lorsque naît un enfant, naît également une maman. En effet, je ne suis plus celle que j’étais ; je suis plus forte que jamais.

Merci d’avoir lu.

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